Dix ans.
Dix longues années à arpenter le monde, seul. Autant à risquer de se perdre un peu plus chaque jour dans la solitude. Tout ce temps à se retourner sans cesse dans l'espoir futile et vain d'apercevoir une silhouette, quelqu'un, pour effacer la peine…
Une décennie à retourner le couteau dans la plaie, à faire saigner la blessure, simplement pour être certain d'être encore en vie, et non pas une âme en peine hantant pour plusieurs siècles encore la surface et les galeries de Mithril hall…
Une génération humaine pour sentir la perte, tout au fond de lui. Tellement pour eux, tellement de joies, de peines, mais si peu pour lui…
Si peu, et si long, pour un elfe noir à la recherche de son reflet à jamais perdu…
Drizzt Do'Urden contemplait la dague à la garde incrustée de gemmes.
Artemis Entreri.
Dix ans maintenant que l'assassin était tombé sous le coup d'une unique flèche d'argent.
Qu'avait-il fait pendant ces années?? Qu'était-il devenu??
Alustriel elle-même n'aurait pu prédire qu'une simple flèche et quelques secondes allaient tant changer la vie des "compagnons du Hall", comme les avaient baptisés Harkel Harpell...
Il leva les yeux de l'arme précieuse: la vallée.
Dix ans qu'il n'était pas revenu ici.
Il chercha un moment des yeux puis trouva finalement ce qu'il cherchait: la corniche, le lieu du duel.
*****
Dix ans plus tôt…
Agenouillé près du corps sans vie d'Artemis Entreri, la tête de l'assassin sur ses genoux, Drizzt contemplait sans le voir le visage du mort.
"- Entreri….Entreri…" murmurait-il en vain, comme s'il voulait le réveiller d'un sommeil profond.
Des bruits de pas derrière lui…
Une voix qui l'appelle….et puis d'autres paroles…
"- Il est mort maintenant, il n'essayera plus de te faire du mal!!" déclara Catti-Brie, fière de son exploit. "…Drizzt?? Tu ne dis rien??
"Il est mort."
Trois petits mots pour résumer une perte si grande qu'elle semblait vouloir le détruire. Trois mots si simples pour expliquer et combler un vide si grand qu'il menaçait de le faire disparaître dans l'instant.
Il ne voyait plus, n'entendait plus.
Seule comptait la chaleur et la vie quittant lentement le corps près de lui.
Il n'entendit pas la voix de Régis.
Il n'entendit pas les protestations de Catti-Brie.
Il restait seul avec celui qu'il avait voulu tuer tant de fois mais pour qui il aurait donné sa vie pour le voir à nouveau sourire en cet instant…
Distraitement, il caressa le front de son alter ego d'un geste rassurant, repoussant quelques mèches de cheveux brun. Il en aurait fait autant pour calmer un enfant fiévreux…ou réconforter un amant…
Combien de temps était-il resté ainsi?
Il ne le saurait probablement jamais…
Finalement, il prit sa cape gisant non loin de là, et en couvrit le corps, comme s'il avait bordé l'homme allongé par terre avec une couverture.
Il récupéra un de ces cimeterres, et s'aida de la garde…
Des heures durant, à quelque pas de là, il creusa, d'un même geste lent et monotone.
Il ne sentit pas le froid le gagner.
Il ne vit pas la nuit tomber.
Il ne sentait pas les blessures ni les écorchures sur ses mains fines.
Comme hypnotisé par sa tâche, agenouillé dans la terre, les cailloux mordant la chair de ses genoux à travers ses vêtements, il s'appliqua à faire le lit le plus confortable que l'on aurait pu trouver à des lieux à la ronde…
Même celui d'Alustriel n'aurait rien à envier à celui-ci.
Artemis devait pouvoir se reposer en paix.…
Artemis devait pouvoir dormir tranquille, d'un sommeil profond …
Des heures durant, il creusa la dernière demeure du plus grand assassin des Royaumes.
Quand il ne sentit plus ses mains endolories par le froid, quand il ne sentit plus ses genoux en sang, il déposa son arme et se leva, lentement, comme ralentit par le poids de son travail…
Quand Bruenor verrait l'état de la garde de MortBise, il serait furieux. Cette idée ne traversa même pas l'esprit du Drow.
Comme un automate, une coquille vide, il se détourna de la tombe et s'approcha à pas de loups de l'homme étendu, couvert par sa cape.
Sans faire plus de bruit que le silence, il s'agenouilla près de lui, caressant son front, une fois encore. Il le regarda un moment, posant sur lui le regard de celui qui contemple son amant dormir.
Finalement, aussi délicatement que s'il avait été de verre, il passa un bras sous les épaules d'Entreri, un autre sous ses genoux.
Doucement, il souleva l'humain inerte, son regard toujours fixer son visage, comme s'il s'attendait à le voir ouvrir les yeux…
Machinalement, il venait d'utiliser un dwoemer courant chez les Drow, aidant à soulever de lourdes charges: sans cela, jamais il n'aurait pu transporter ainsi Entreri jusque dans son dernier lit.
Tout aussi prévenant, il le déposa dans ce qui serait sa dernière demeure.
Avec autant de tendresse qu'une mère pour son enfant, il borda à nouveau l'assassin dans sa grande cape, minutieusement…
Avec le même automatisme que lorsqu'il avait commencé sa besogne, il prit une première poignée de terre, la jeta sur le corps…et pleura.
Tout d'abord une larme solitaire roula sur sa joue, suivi d'un sanglot étouffé…
Mais plus la terre recouvrait le corps et plus les joues de l'elfe noir se maculaient de larmes…
Traînées grises sur sa peau d'ébène, ses pleurs mêlés à la poussière marquaient son visage comme autant de griffures, comme si toutes ses peines, tous ses chagrins revenaient pour laisser leur marque…
Retenant toujours ses sanglots du mieux qu'il pouvait, il continua ainsi, recouvrant les pieds, les jambes, la taille et finalement le torse et les épaules de la dépouille d'Artemis Entreri.
Drizzt s'accorda un bref moment de répit: une dernière fois, il détailla le visage de cet homme qu'il avait haï, respecté et…et maintenant??
Du bout des doigts, aveuglé par ses pleurs, il caressa la joue d'Entreri…
Si douce…si soyeuse…mais déjà la chaleur, la vie, l'avait quittée…
A peine conscient qu'un tel geste lui aurait valu des regards pleins de dégoût et de mépris, il se pencha doucement au dessus du visage de l'assassin…et y déposa un simple baiser d'adieu.
Appuyant légèrement ses lèvres chaudes contre les siennes, gelées, il étouffa un autre sanglot.
Au bout de quelques secondes, il se releva et posa un dernier regard sur ce visage…si paisible…si serein…
Il acheva sa tâche, aussi consciencieusement qu'il l'avait commencée.
Méticuleux, il recouvrit le reste du corps, répartissant également la terre jusqu'à ce que la tombe soit un petit monticule régulier.
Enfin, il recouvrit la tombe de pierres, formant un simple cairn.
Toujours agenouillé, il contempla son œuvre.
Entreri était là, juste devant lui.
Entreri était à portée de sa main, juste sous ce manteau de terre humide…
Mais Entreri n'était plus.
Il hurla.
Comme aurait hurlé un animal blessé à mort, il laissa libre court à sa peine.
S'effondrant sur la tombe, la tête entre ses bras, il pleura toutes les larmes de son corps et bien plus encore, secoué par de violents sanglots, avalant de temps à autre de grandes goulées d'air, risquant à chaque instant de se noyer dans la souffrance…
Il aurait voulu mourir cette nuit là.
Il aurait souhaité qu'une autre flèche d'argent lui transperce le cœur et finisse sa course dans la paroi rocheuse juste derrière, juste à coté de la première.
Il aurait voulu mourir et dormir, comme Entreri, avec Entreri…
*****
L'elfe noir eut un sourire triste.
Caressant la tombe vielle d'une décennie, il sentit à nouveau la peine, l'envie de mourir….
Dix années maintenant qu'il défiait le destin et sa propre existence, partagé entre l'envie de vivre et celle de mourir. Partagé par le devoir de se souvenir, et l'envie d'aller le rejoindre…
Il prit une bourse à sa ceinture, desserra le lien, et vida son contenu dans sa paume.
"- Pour toi…" murmura-t-il en déposant le saphir sur la tombe.
Quatre ans déjà qu'il possédait le joyau. Quand il l'avait vu, il avait tout de suite pensé au regard de cet homme…Personne n'avait compris pourquoi il avait acheté cette pierre. Même Régis lui avait posé la question: elle était loin d'avoir la couleur ou la finesse d'autres saphirs dans la boutique…
Mais c'était celle-ci qu'il voulait. Pas une autre.
Quand il l'avait soigneusement rangée dans sa bourse en sortant de l'échoppe, Catti-Brie n'avait pas pu cacher sa déception, mais l'elfe n'en avait cure.…
D'aucun dirait qu'il était stupide de laisser une pierre de cette valeur, même minime comparée à d'autres, sur une tombe au milieu de nulle part.
Mais Drizzt savait.
Là où les autres ne voyait qu'une pierre de valeur relative, lui voyait un joyau reflétant la lumière comme nulle autre, reflétant un regard…
Si Artemis Entreri avait vu cette pierre, il l'aurait acquise.
Drizzt l'avait fait pour lui.
Secouant légèrement la tête pour sortir de ses rêveries, il essuya rapidement les quelques larmes....
Mieux valait partir.
Il accorda un dernier regard à la sépulture.
Il lui avait fallu dix ans pour trouver le courage de revenir ici…il l'avait laissé seul tout ce temps…
Il reviendrait, et sous peu cette fois.
Fort de sa nouvelle résolution, il reprit son chemin vers Mithril Hall.
*****
"- ONCLE DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIZZT!!!!!!!!!!!!!
Avant même d'avoir pu dire "ouf" l'elfe noir se retrouva les bras plein d'un petit humain gigotant, débordant de toute l'énergie de sa dizaine d'années.
Drizzt prit l'enfant à son cou, et continua vers Mithril Hall, ses pas rythmés à présent par le babil du jeune garçon.
Il lui fallut quelques minutes pour réussir à interrompre son "neveu".
"- Comment as-tu su que j'arrivais aujourd'hui? Même tes parents ne connaissaient pas la date exact de…
"- Oh mais je savais pas!!! Ca fait trois jours que je t'attends!!!
"- Tu…tu m'attendais? Ici??
"- Ben oui!!! Tu passes toujours par ici quand tu rentres à la maison!!!
L'elfe noir fixa attentivement son neveu. L'enfant était très intelligent pour son age…
Probablement plus vif et bien plus éveillé que la moyenne, malgré qu'il n'ait pour ainsi dire jamais quitté Mithril Hall et ses environs.
Il lui lança un regard soupçonneux.
"- Et tu as fait quatre heures de marche aller, et quatre heures de marche retour, déjà deux fois, uniquement pour être le premier à me voir…?
"- Bien sûr que non!!!", il se grandit autant qu'il put dans les bras de son oncle, tout plein de fierté enfantine. "J'allais pas faire l'aller-retour et risquer de te rater!!! Nan j'ai pris des provisions avant de partir et…j'ai…euh…oups?
Drizzt secoua la tête, mi blasé, mi amusé.
Décidément, ce jeune trublion ne renonçait devant rien…
"- Tu as bien conscience que ta mère sera toute prête à t'arracher la tête à la seconde où nous poserons le pied à Mithril hall?? Et que je subirai aussi ses foudres probablement…?
"- Beeeeennnnn…oui mais…." Il passa les bras autour du cou de l'elfe, et le serra aussi fort qu'il put. "Même ma mère en colère peut rien contre mon super tonton Drizzt…."
L'elfe poussa un soupir amusé. Ce gamin avait vraiment l'art et la manière de le faire tourner en bourrique, et ça avec l'air le plus innocent du monde…
Plutôt préoccupant, étant donné le jeune age du spécimen: s'il continuait ainsi, de quoi serait-il capable à 15 ans?? Et à 20??
Mieux valait ne pas trop y penser…
"- Et ta sœur, qu'en as-tu fais?
Aussitôt, l'expression du garçon changea, passant d'un sourire ravi à une grimace peu engageante.
"- Elle est resté là-bas…" Drizzt lui dédia un regard où le reproche était évident et le garçon ne tarda pas à jeter les armes. "Bon, bon!! J'ai joué à cache-cache avec elle, et quand c'était son tour de compter, j'en ai profité pour partir." Avoua-t-il finalement, bougon.
Cette fois, l'elfe noir eut bien de la peine à retenir son fou rire.
La sœur en question, petit dictateur en herbe de presque 7 ans, s'avérait être parfois aussi naïve qu'elle pouvait être manipulatrice…
"- Et j'imagine que tu n'as eu aucun mal à l'abandonner ainsi, n'est-ce pas…?
Cette fois, l'enfant lui jeta un regard furtif avant de baisser les yeux, la déception peinte clairement sur ses traits enfantins.
"- Tu aurais préféré que se soit elle qui vienne…c'est ça oncle Drizzt?
Aussitôt l'elfe serra l'enfant dans ses bras, se traitant mentalement d'imbécile pour ne pas avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.
Sa sœur avait une habileté déconcertante pour leurrer ses parents et son grand-père, qui la jugeaient plus innocente qu'un agneau à naître, aux dépends de son frère ainé, et il n'était pas rare de les entendre parler des multiples qualités de la fillette, chose qu'ils faisaient rarement à propos de son frère…
Il eut un petit soupir, et fit relever la tête à l'enfant de sa main libre.
"- Non et tu le sais très bien. Mais toi, pourquoi es-tu venu m'attendre ici, hmm?
"- Et ben….je voulais…
"- …tu voulais…?
"- Je voulais t'avoir un peu pour moi tout seul, sans personne…Et sans Khyaera...
Drizzt eut un petit sourire et embrassa le garçon sur le front.
Il le comprenait quelque part: lui aussi avait subit le joug de ses sœurs…
"- Allons bon…Inutile de penser à ça, tu ne crois pas? Raconte moi plutôt tout ce qui s'est passé, pendant mon absence…
Il n'en fallut pas plus à l'enfant pour retrouver le sourire, comme il se lançait dans un récit exhaustif des aventures quotidiennes qu'il avait vécu dans les halls…
*****
Quelques heures plus tard, Drizzt et son neveu se présentaient devant la porte principale des halls.
A peine eurent-ils franchis les lourds battants qu'un grondement inhumain se fit entendre…
"- KHALESS NALFEIN!!!!!
Les deux nouveaux arrivants sursautèrent, et particulièrement l'interpellé, qui préféra battre en retraite derrière son oncle.
"- On…oncle Drizzt j'ai…j'ai peur…." Souffla-t-il à l'elfe, des tremblements dans la voix.
"- Ne t'en fait pas", lui répondit-il sur le ton de la confidence, "si tu as pu te débrouiller près de trois jours en pleine montagne, tu dois pouvoir faire face à ta mère…
"- Beeeennnn…c'est-à-dire que….
Il baissa les yeux, et commença à se dandiner d'un pied sur l'autre.
Drizzt se retenait à grand-peine d'éclater de rire, mais il ne put stopper un immense sourire d'éclairer son visage.
"- Sous-entendrais tu que Catti-Brie en colère serait plus redoutable qu'un yéti ou qu'un géant??
La jeune terreur de 10 ans leva sur Drizzt des yeux emplis d'une profonde tristesse et où commençaient à poindre des larmes.
"- J'ai peur…" parvint-il à articuler.
C'est ce moment précis que choisit Catti-Brie pour entrer en trombe dans la pièce, suivit de près par une petite fille à couettes, aussi rousse que sa maman, forte de ses 6ans trois quart.
Elle balaya les lieux d'un regard furibond, sa fille toujours derrière elle, et repéra rapidement le "coupable". Sans se préoccuper une seule seconde de l'elfe noir ni de sa fille, venue là pour voir son frère se faire gronder, elle fila vers son fils et l'attrapa par les épaules, le secouant comme un vulgaire prunier.
Elle s'accroupit devant lui, écumant comme un dragon furieux.
"- Toi…Espèce de….de….AS TU SEULEMENT IDEE DE L'ANGOISSE DANS LAQUELLE J'ETAIS??? J'ETAIS LITTERALEMENT MORTE DE PEUR!!!! JE…
"- Catti-Brie…
La jeune femme laissa son premier rejeton pour se retourner vers la main sur son épaule et vers son propriétaire.
Comme par magie, toute colère s'effaça instantanément de son visage.
Elle se releva, un sourire illuminant son visage.
Elle resta un moment à simplement regarder l'elfe noir, ses yeux rivés sur les prunelles violettes.
"- TONTON DRIIIIIZT!!!" s'exclama Khyaera, la fillette, toute rancœur contre la désertion de son frère – sans elle! – oubliée.
Elle vint de pendre à la cape de son oncle, sautillant telle une sauterelle.
"- Te voilà enfin de retour, Drizzt Do'Urden." Souffla simplement Catti-Brie.
"- Je ne suis parti que depuis quatre mois et…
"- Six.
"- …Je n'étais pas si loin.
"- Au-delà du Calimshan.
"- Mais je suis revenu.
"- Enfin…
Khaless toisait sa mère du haut de son mètre quarante.
En cet instant, il la haïssait plus que n'importe qui d'autre au monde…
Ce regard qu'elle posait sur Drizzt, bien plus doux, plus affectueux que la simple amitié qu'elle lui portait…
Ce regard tendre, presque…amoureux…
Le jeune garçon était furieux.
"- Moi, je vais prévenir papa et grand-père et oncle Régis!!!" Annonça-t-il d'une voix claire, brisant du même coup la transe où sa mère semblait plongée.
"- Moi aussi, moi aussi!!" annonça sa sœur.
Catti-Brie sursauta et rougit furieusement.
Seule l'arrivée de Wulgar lui épargna une contemplation minutieuse du sol et du bout de ses bottes.
Le barbare se posta derrière son épouse et l'enlaça, comme s'il marquait son territoire face à son ancien mentor.
"- Bienvenue parmi nous Drizzt. Ravi de te revoir mon ami…"
L'elfe lui répondit simplement par un sourire et un signe de tête.
Si Wulgar savait…
Il n'avait aucun besoin de se montrer aussi possessif envers la jeune femme! Si quelques années auparavant il avait effectivement ressenti un amour plus que fraternel pour elle…Ces sentiments, ou ce qu'il en restait, s'étaient envolés en même temps que la vie d'Entreri.
A présent, Catti-Brie n'était plus à ses yeux qu'une amie mais surtout, la mère de Khaless et Khyaera. Drizzt n'aurait su dire pourquoi, mais s'il aimait beaucoup la fillette, il adorait littéralement le garçon et ça depuis la première seconde où il l'avait vu…
"- Te voilà donc de retour, l'elfe!!!" bougonna Bruenor.
Il était flanqué d'un Régis tout sourire, et de Khaless et sa jeune sœur, qui se chamaillaient en sourdine, bien entendu.
Mais avant même qu'il ait pu répondre à son vieil ami, son "neveu" l'avait pris par le bras et l'entraînait vers sa chambre.
"- Aller oncle Drizzt, viens!!! Tu sais, l'autre jour, j'ai aidé grand-père à la forge, et même que…
"- Maaaaaiiis!! Moi aussi je veux voir oncle Drizzt!" bouda Khyaera, en jetant un regard noir à son frère, par-dessus ses bras croisés en signe de mécontentement. "Je veux venir avec vous!!"
"- NON!" protesta aussitôt le garçon. "Tu viens pas dans ma chambre, t'as la tienne déjà!! Et puis j'ai demandé à oncle Drizzt en premier!!
"- Khaless!!" intervint leur père. "Tu es l'ainé, tu dois te montrer plus mature que ta sœur.
Déjà, la fillette s'avançait, triomphante, alors que son frère se retenait de fondre en larmes de pure frustration, ou bien d'aller à sa rencontre pour l'étrangler, Drizzt ne savait pas trop…
Pourtant, sachant déjà comment se terminerait la soirée si jamais Khyaera venait avec eux, l'elfe choisit d'intervenir.
"- Wulgar, tu as probablement raison. Cependant…" Il s'adressa alors à l'enfant. "Je pense que Khyaera est assez grande pour comprendre que son frère à parfaitement le droit de vivre et faire des choses sans elle. N'est-ce pas jeune fille?
Prise au dépourvu par le sourit bienveillant que lui adressait son oncle Drizzt, et par ses paroles, l'enfant hésita. Si elle mourait d'envie de suivre son frère, ne serait-ce que pour pouvoir aller dans sa chambre, fouiller partout, éventuellement trouver quelques trésors, et finir par avoir l'elfe noir pour elle toute seule, elle ne pouvait décemment pas insister pour venir et passer pour un bébé devant tout le monde…
Elle hésita encore un instant, avant de se détourner, boudeuse.
"- C'est pas juste, c'est tout le temps Khal qui a raison…" chouina-t-elle avant d'aller se réfugier dans les jambes de sa mère qui la prit dans ses bras aussitôt pour la consoler.
Heureux comme tout, Khaless se remit à entrainer l'elfe loin du groupe et vers sa chambre, trop content à l'idée de passer encore une soirée avec lui. Quand il venait à Mithril Hall, sa mère, son père, son grand père, Régis, et maintenant qu'elle était un peu plus grande, sa sœur, tous se jetait littéralement sur lui, et lui se retrouvait toujours le dernier à pouvoir voir le drow, juste avant qu'il ne reparte. Au moins cette fois encore, il l'aurait un peu pour lui tout seul, lui aussi…
Drizzt lança un regard d'excuse à ses amis: malgré ce que lui dictaient la bienséance et la politesse la plus élémentaire, il ne pouvait résister au jeune garçon, et puis il avait promis…
Khaless, de son coté, jeta un dernier coup d'œil rapide à ses parents, avant de quitter le hall pour un corridor…
Qu'elle reste à sa place de bonne épouse à défaut d'être une bonne mère, et tout ira pour le mieux…
Il sursauta.
Comme tous les garçons de 10 ans, il lui arrivait d'en vouloir à sa mère quand elle était cruelle ou injuste avec lui…Comme cette fois où elle l'avait puni tout ça parce qu'il avait failli mettre le feu à Mithril hall en voulant aider à attiser les hauts fourneaux (ce qui était plutôt un exploit de son point de vu: ne met pas le feu à une montagne qui veut!!!)
Mais à l'instant…il avait ressentit pour elle une colère d'une rare violence…un élan meurtrier…
Pendant l'espace d'une seconde, il avait vu sa mère comme une rivale, une ennemie, comme si une vielle rancœur les opposaient…
Mais ça n'avait pas de sens!!! Il connaissait sa mère depuis 10 ans à peine….
Une petite voix décidée le tira de ses considérations…
"- Mais demain, tu restes avec moi, hein oncle Drizzt! Et avec moi toute seule!" précisa bien la petite fille, en jetant un regard noir à son frère.
Khaless n'y prit pas garde, et se contenta d'attirer l'elfe noir avant qu'il n'ait pu répondre.
Il ne savait pas d'où l'idée saugrenue de lui faire avoir une petite sœur était venue à ses parents, mais en tous cas, ce n'était certainement pas la meilleure chose qu'ils aient faite, si on lui demandait son avis…
*****
"- Khal??
"- Ah!! Désolé oncle Drizzt!!! Tu disais??
"- Perdu dans tes pensées??
"- Euh…oui…désolé…" murmura-t-il, penaud.
Dans la chambre du garçon, ils étaient tous les deux installés sur le lit, l'un en face de l'autre.
Depuis plusieurs heures déjà, Drizzt lui racontait les aventures de son dernier voyage. De simples escarmouches pour tout un chacun, mais de véritables épopées pour Khal.
C'était un rituel qui durait d'aussi loin qu'il se souvenait, même s'il était de plus en plus menacé par un nain à couettes rousses…
Ils s'installaient sur son lit, Drizzt à la tête, calé contre les oreillers, et lui au pied, un oreiller serré contre lui alors qu'il buvait littéralement les paroles du ranger.
Ils restaient ainsi jusque tard dans la nuit, et bien souvent, Khaless se réveillait aux aurores bordé dans son lit, sans aucune trace attestant que quelqu'un d'autre avait occupé la pièce avec lui.
Et à chaque fois, il courait dans la chambre de son oncle, et filait se blottir près de lui sous les couvertures en attendant d'aller prendre le petit déjeuner…
Mais ce soir, Khal n'était pas d'humeur à écouter les histoires de son oncle. Il ne cessait de repenser à l'accès de pure colère qui l'avait submergé quand sa mère avait fixé Drizzt de cette manière…
Car même du haut de ses 10 ans il n'était pas stupide! Sa mère avait d'autres amis très chers, comme Régis par exemple, et elle ne les regardait pas comme ça!!
"- Khal?? Khaless, tu es sûr que ça va?
Il n'hésita qu'une seconde avant de se jeter dans las bras de l'elfe noir. Il se blottit contre lui, et enserra sa taille fine de ses petits bras, se gluant à Drizzt.
Le ranger prit l'enfant dans ses bras, et lui caressa doucement la tête.
Rien ne servait de le questionner: il savait pertinemment que s'il ne voulait rien dire, alors Khaless Nalfein fils de Wulgar et de Catti-Brie ne dirait rien. Il avait déjà toute la force de caractère de ses parents.
Finalement, la petite boule de nerfs dans ses bras se détendit.
"- Désolé oncle Drizzt" bougonna le gamin, furieux de s'être comporté ainsi. "J'te d'mande pardon…"
"- Désolé?? Pourquoi diable es-tu désolé Khal?
"- Parce que…parce que j'ai agit comme un bébé…"
Alors qu'il commençait à s'écarter pour retourner à la place qu'il occupait, Drizzt le serra un peu plus contre lui.
"- Tu n'as pas à avoir honte de demander de l'aide Khal…" lui murmura-t-il, "au contraire: si tu viens me voir en me disant que tu as besoin de soutien, alors je penserai que tu es très courageux…"
Il relâcha son étreinte, et Khal en profita pour s'asseoir et regarder l'elfe en face de lui.
"- Ah…ah oui??"
Khal fixait maintenant Drizzt avec un intérêt non dissimulé.
"- Bien sûr! Car il faut être très courageux pour montrer ses blessures et ses peines à un autre…
L'enfant considéra la chose un instant avant de retourner se bouiner confortablement contre son "super tonton Drizzt".
L'elfe sourit et prit à nouveau l'enfant dans ses bras, s'installant un peu plus confortablement au milieu des oreillers.
S'il avait eu l'anatomie adaptée, Khal aurait ronronné tout son content, à la façon de Guen' quand on le gratouillait derrière les oreilles.
Ils restèrent un moment ainsi, drapés dans un silence confortable, jusqu'à ce que leurs estomacs se manifestent.
Khaless se délogea de sa place à regret. Il allait quitter le lit quand Drizzt le retint. Visiblement, le garçon n'avait pas l'air ravi à l'idée de se retrouver face à ses parents et sa jeune sœur…surtout à sa mère, ce qui était assez compréhensible….
"- Et que dirais tu d'envoyer Guen' nous chercher quelques provisions plutôt, hm?? Et en l'attendant, je pourrais finir de te raconter mon voyage…" ajouta-t-il avec un clin d'œil.
Il n'eut pas besoin de le répéter: à peine avait-il fini sa phrase qu'il avait à nouveau les bras pleins d'un bout de chou tout sourire et ronronnant…
*****
Si Guenhwyvar avait eu la parole, il aurait protesté.
Et s'il avait été bipède au lieu de quadrupède, il aurait très certainement manifesté avec force panneaux et slogans.
Car s'il était entièrement dévoué à son maître…selon ses conceptions félines, devoir se promener dans les couloirs de Mithril Hall, la hanse d'un panier dans la gueule avec à l'intérieur, une liste de commissions, et avec pour mission de rapporter les dites courses, n'était pas exactement digne de lui…mais on ne lui avait pas laissé le choix…
Bon gré, mal gré, sans doute ronchonnant s'il avait pu, Guen' se rendit donc dans les cuisines royales, attendit patiemment qu'on lui prépare son panier, et repartit vers la chambre qu'il avait quitté.
Le félin adorait le jeune Khaless, il aimait jouer avec lui ou bien l'emmener sur son dos pour de folles galopades dans le Val du gardien et ses environs.
Mais jamais il ne se ferait à l'idée d'être utilisé comme porteur de panier pique-nique…
*****
Après s'être rempli l'estomac (et avoir récompensé leur porteur vexé à grand renfort de caresses et de câlins), Drizzt et Khaless avaient repris leur place sur le lit, l'elfe calé contre les oreillers et l'enfant dans ses bras, Guen' cette fois confortablement installé sur le tapis, au centre de la pièce.
Drizzt achevait le récit de son dernier voyage, et était persuadé que son unique auditeur dormait à point fermé tant il était immobile et silencieux.
Ce n'est que lorsqu'il sentit une petite main serra la sienne comme il s'apprêtait à partir qu'il sut qu'il se trompait.
Il resta allongé dans les oreillers
"- Oncle Drizzt…?" chuchota enfin l'enfant. "Est-ce que…est-ce que tu m'apprendras à me battre??
"- T'apprendre à te battre?" répéta Drizzt sur le même ton, "pourquoi voudrais-tu que je t'apprenne à te battre??
"- Tu as bien appris à papa non?
"- Certes…dans ce cas, pourquoi ne lui demandes-tu pas?
"- Parce que c'est toi le plus fort" souffla-t-il. La réponse avait été quasi immédiate.
"- Comment peux-tu en être si sûr??
"- Je le sais. C'est tout."
Ils restèrent silencieux quelques minutes.
"- Et si tu m'apprends…tu apprendras aussi à Khyaera?
"- Tu aimerais que je le fasse…?
"- Ah ça non alors!" Aussitôt le garçon se blottit un peu plus contre lui. "Désolé, je voulais pas vraiment dire ça…
"- Tu veux dire que ça ne te dérangerai pas, si je donnais des leçons à ta sœur également?
Khaless hésita un instant.
"- Et ben…Elle a le droit d'apprendre aussi et….
Un doigt fin vint délicatement se poser sur ses lèvres.
"- Khal'…Je te demande ce que tu en penses, toi. Pas ce que tu devrais penser, ou ce que l'on te dit d'en penser. Je veux ton avis, à toi." Demanda doucement l'elfe.
"- Alors….Alors non, j'ai pas envie qu'elle apprenne, et qu'elle fasse comme moi…" souffla l'enfant après une autre hésitation.
Le silence tomba entre eux une nouvelle fois.
Drizzt se demandait d'où son neveu avait-il pu tirer l'idée qu'il était plus doué que son père, ne les ayant jamais vu se battre ni l'un ni l'autre, et surtout, pourquoi il voulait soudainement apprendre, quand Khal reprit la parole.
"- Oncle Drizzt…?" chuchota-t-il encore.
"- Oui Khal?
"- Tu…tu veux bien rester avec moi dis? J'ai…j'ai peur de faire des cauchemars…
Drizzt aurait pu refuser.
En tous cas jusqu'à ce que Khal lève sur lui un regard suppliant de jeune chiot abandonné, l'effet dramatique de l'instant accentué par la pénombre ambiante.
Il considéra un moment son neveu, sachant la bataille perdue d'avance, et laissa un sourire, un véritable sourire, si rare ces dernières années, éclairer son visage.
"- Très bien. Mais dans ce cas, autant s'installer correctement, tu ne crois pas?
En l'espace d'une poignée de secondes, Khaless avait jailli hors du lit et de ses vêtements et avait bondi dans son pyjama, laissant tout juste le temps à Drizzt de se délester de sa chemise et de son lourd ceinturon de cuir, et de les poser près de ses cimeterres…et d'une dague à la garde incrustée de gemmes…
Drizzt s'installa sous les couvertures et à peine avait-il posé la tête au milieu des oreillers que Khal se pelotonnait contre lui, son sourire lui faisant au moins quatre fois le tour de la tête.
Il allait disparaître sous les draps quand il se ravisa. Levant le nez, il embrassa Drizzt sur la joue et articula à peine un "bonne nuit" avant de prendre Drizzt comme peluche géante.
Bercé par les battements de cœur réguliers, enveloppé dans la douce chaleur de l'elfe, il ne lui fallu pas longtemps pour s'endormir.
Mais avant de fermer définitivement les yeux sur cette journée, une petite voix qu'il avait toujours connue, qu'il avait toujours su là, quelque part en lui, se réjouissait et ricanait, narquoise…
Comme si un petit démon avait élu domicile dans une partie de son cerveau…
Cette nuit Catti-Brie, c'est dans mes bras et dans mon lit qu'il dort…
[A suivre…]