Soft
Yohji


Je ne dors pas.
Et je ne dormirai probablement pas avant plusieurs jours…
J'admets volontiers que perché sur le rebord d'une fenêtre, une cigarette à la main n'est pas la meilleure des solutions pour trouver le sommeil, mais qu'importe…même couché dans ce grand lit au milieu des draps de satin, je sais que je ne dormirai pas: il n'est pas là.

D'un homme ou d'une femme, jamais je ne pensais dire cela un jour mais…je ne peux plus dormir sans lui…
Fut un temps n'importe qui suffisait…plus maintenant hélas…
Avant, n'importe quelle femme ou bien n'importe quel type, mignon, majeur et consentant me satisfaisait…
Et contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, me "satisfaire" n'était pas bien difficile. Tout ce que je voulais c'était quelqu'un dans mon lit pour repousser la solitude…la solitude et les cauchemars…
Mais tout cela, c'était bien avant lui.

Je me demande encore comment j'en suis arrivé là.
Il est comme une drogue et même plus encore, il m'est vital…car je ne crois pas qu'il existe une cure de désintox assez efficace pour m'apprendre à exister sans Bradley Crawford…
Mon Dieu…voilà que je me mets à parler comme un roman à l'eau de rose…Mon cas est encore plus désespéré que je ne le pensais…Mais peut être que si je…non, inutile: je suis accro à ce type, sans doute au point de faire ce qu'il veut.
Je le sais et il le sait, bien entendu.
En fait, tout a été joué depuis ce jour là.

Nous nous étions disputés.
Je serais même tenté d'ajouter "comme toujours".
Et comme à chaque fois dans ce genre de situation, il était le plus fort.
Alors que je gesticulais, criais, lui…lui, il restait de marbre. Avec un petit sourire méprisant au coin des lèvres, d'un ton calme et détaché, il m'a servi les remarques les plus acerbes de son répertoire.
La raison de cette dispute? Je ne m'en souviens même plus. Probablement rien. Une remarque un peu sèche faite à propos d'une broutille…mais tout dégénère très vite entre nous.

Au début, nous étions ennemis, mais nous sommes rapidement devenus…amis, en quelque sorte.
A l'heure ou nos "collègues" respectifs toléraient à peine la présence des autres, il n'était pas rare de nous trouver tous les deux en train de discuter tranquillement devant un verre.
A ce moment là, j'aurais peut être dû me dire que quelque chose n'allait pas: j'étais le seul à la boutique avec qui il avait ce genre de contact. Il ne me l'a jamais dit mais…du jour où Omi et Nagi se sont découvert une passion commune pour l'informatique, ils ne se quittaient pour ainsi dire plus.
De même lorsque Ken est rentré un jour avec Farfarello. Il semblerait que le foot aille à l'encontre des instances divines…ou, pour être exact: "apprendre à jouer à un jeu stupide et inutile blesse Dieu."
Allez comprendre…

Quoiqu'il en soit, je ne me suis jamais posé de questions.
Pas même après m'être réveillé dans son lit un matin, avec la seule certitude d'avoir ingéré beaucoup trop d'alcool en une seule soirée.
Comme je l'aurai fait avec n'importe qui, je me suis levé en silence et je suis parti: je n'aime pas rester quand je ne suis pas sûr que ma présence est souhaitée…
Quand je suis arrivé au Koneko, Aya avait déjà ouvert.
Je ne lui ai pas laissé le temps d'ouvrir la bouche: j'ai traversé le magasin et je suis monté chez moi.
Il y avait un message sur le répondeur: "Heureusement que je n'avais pas prévu le petit déjeuner pour deux visiblement…Enfin quoiqu'il en soit, je voulais juste te mettre en garde: Fujimiya est de méchante humeur et risque de s'en prendre aux clientes, et Hidaka va frôler la crise cardiaque s'il entre dans la chambre de Tsukiyono aujourd'hui. A plus tard…du moins je l'espère…"
J'aurais peut être pu rester finalement…même si je sais pertinemment que l'on a beau dire, personne n'offre jamais le petit déjeuner à une putain.

La bonne chose à faire aurait été de me cloîtrer chez moi mais…à quoi bon…les derniers mots de son message avaient été ajoutés à la hâte: il savait déjà que nous nous reverrions ce jour là et…malgré tout, le lendemain matin, il avait prévu le petit déjeuner pour deux…

J'ai l'impression que je suis arrivé chez lui du jour au lendemain et c'est probablement le cas. Comme je le disais, tout dégénère très vite entre nous, et "partager son lit" est très vite devenu "partager son appartement"…
Ca l'est même devenu trop vite sans doute…

Enfermer le jour et la nuit dans un même coffre n'est pas très raisonnable, mais ce n'est pas censé être un de mes points forts. Lui aurait dû stopper tout cela avant que ça n'aille trop loin…il ne l'a pas fait.
Tout est source de conflits, et comme à chaque fois, ce jour là, j'étais en tort. Parce que je ne peux qu'être en tort n'est-ce pas? Après tout, il est ici chez lui, si quoique se soit ne me convient pas, je n'ai qu'à partir…même si j'en mourrai probablement…
Cette fois ci pourtant, j'ai claqué la porte.
Je ne sais pas ce qui m'a pris. Peut être ce regard dédaigneux posé sur moi…sans doute cette façon de me toiser même assis dans son grand fauteuil…certainement ses mots, plus tranchants que n'importe quel poignard…
Je sais pertinemment que sans lui je ne suis rien, mais il n'était pas obligé de me le rappeler comme ça…
Alors j'ai fui. J'ai marché pendant des heures et des heures. Il était hors de question de rentrer chez lui, mais d'un autre coté, je ne pouvais pas me décider à rentrer au Koneko…
Finalement, la seconde alternative était un peu moins humiliante que la première, alors je suis rentré chez moi.

Ca faisait un moment déjà que j'habitais chez Brad.
C'est sans doute pour ça que ça m'a fait aussi bizarre de rentrer chez moi.
C'est certainement pour ça que Omi a tout de suite compris que quelque chose n'allait pas.
Durant tout le temps où je suis resté, personne n'est venu me chercher pour aider à la boutique. Il avait dû prévenir les autres qu'il valait mieux me laisser seul sans doute…Et même lui qui d'habitude s'inquiète pour un rien et s'occupe de nous n'est pas venu me voir.
Ca n'a pas dû être simple pour lui de me voir comme ça. Il faudra que je m'excuse à l'occasion.

Je suis resté enfermé trois jours. En arrivant, je m'étais réfugié sur mon lit, quand j'ai quitté les lieux 72 heures plus tard, je n'avais pas bougé. Je ne sais pas pourquoi j'ai choisi cette place en particulier. Sans doute l'éternel faignant que je suis qui s'est manifesté au moment où je suis entré…
Ce qui m'a décidé à retourner chez lui, je ne le sais pas vraiment. Le manque peut être…Tout ce qui est sûr, c'est que je devais aller m'excuser auprès de lui puisque c'était forcément ma faute…
Je suis donc revenu et…j'ai été surpris.

Je pensais qu'il serait dans le salon, en train de lire le Times, section économie pour ne pas changer, ou bien en train de regarder les infos, mais je l'ai retrouvé au même endroit où je l'avais laissé, dans son grand fauteuil en cuir noir, dans la chambre.
Quand je l'ai vu, je me suis dit l'espace d'une seconde que lui non plus n'avait pas…mais je me suis vite rendu compte que c'était loin d'être le cas: il était impeccable, comme toujours, dans son costume Armani beige.
Je n'étais pas entré dans la chambre. Quand je l'avais aperçu, j'avais machinalement stoppé sur le pas de la porte. Quand il a levé les yeux sur moi, je pensais y trouver du mépris…de la colère peut être…En fait ce fut pire: il n'y avait rien, juste un calme olympien. Malgré cela, j'attendais tout de même un commentaire particulièrement cinglant sur le fait que je sois revenu.
Je l'attends encore.
Tout ce que j'ai eu fut un simple: "Alors, qu'as-tu appris?"
Je m'attendais à beaucoup de choses, mais certainement pas à cela. C'est pourquoi au lieu de toutes les remarques cassantes que j'avais déjà imaginées pour me défendre, je lui ai simplement répondu: "Rien que je ne sache déjà…"

Ca peut paraître idiot mais…après tout je venais tout juste de m'apercevoir que sans lui je n'étais rien, et je le savais depuis longtemps, même si je n'avais jamais voulu le reconnaître. J'étais devenu dépendant de lui à un point que je n'aurai jamais pu imaginer possible…

Seigneur…je suis d'un pathétique…j'en pleurerai presque…

Je ne sais pas pourquoi je m'acharne: ce que je ressens pour lui ne me sera jamais rendu.
Ce jour là, je suis sûr qu'il savait que je reviendrais.
C'est certainement pour ça qu'il a repris la place exacte qu'il avait quand je suis parti. Je suis même certain qu'il m'avait vu partir, qu'il savait très exactement ce qui allait se passer…comme à chaque fois.
Je me suis toujours demandé pourquoi il ne cherche pas à les stopper, puisqu'il les voit. Car il en est capable, je le sais, je l'ai vu. Et il ne s'agit pas d'arrêter la destruction du monde, mais simplement d'éviter des querelles stériles.
Peut être…peut être attend-il que je m'en aille…ou bien peut être veut-il savoir jusqu'où il peut aller…
Mais c'est idiot.
Il devrait le savoir maintenant: rien ni personne ne saurait me détacher de lui.
La seule chose qui pourrait me faire partir définitivement serait qu'il me mette à la porte.

Pourquoi ne l'a-t-il pas encore fait, je me le demande…
Comme je le disais, sans lui je ne suis rien, strictement rien, je ne peux rien faire.
La preuve: il n'est pas là, je ne dors pas. Je suis tellement dépendant de lui que même mon sommeil, c'est lui qui me le donne.

Je sais qu'il ne supporte pas ceux qui ne sont pas capables de vivre par eux-même et pourtant, il me supporte. Je ne comprends pas pourquoi il me laisse rester ici.
Par pitié sans doute, je ne vois rien d'autre. Je dois représenter la seule parcelle de bonté, donc de faiblesse qu'il s'autorise…

Je ne suis rien.
Je ne sais rien faire.
Je n'ai absolument rien qui puisse lui être utile.
Je ne suis pas doué pour les affaires.
Je déteste faire le ménage.
Je ne sais pas cuisiner, du moins pas quelque chose de mangeable.
Et je sais pertinemment que si jamais il avait besoin d'un réconfort quelconque, ce n'est certainement pas moi qu'il viendrait trouver.
Pourquoi ferait-il une chose pareille?? D'ailleurs, qui ferait une chose aussi stupide??? Personne à ma connaissance.

Une autre raison pour laquelle je suis parti, mais de l'immeuble au dessus du Koneko cette fois.
Non pas que je ne veuille pas vraiment vivre là-bas mais…ils sont bien mieux sans moi.

J'y travaille toujours c'est vrai.
Et même si Omi semblait triste au début…c'est bien mieux pour tout le monde.
Pour eux, parce qu'ils n'ont plus de voisin couche-tard et bruyant, et pour moi parce que…parce qu'en ne vivant plus avec eux, je me rends moins compte que je ne pourrai jamais être aussi proche d'eux qu'ils ne le sont tous les trois.
Je ne dis pas que se ne sont pas mes amis, loin de là!!! Simplement nous sommes….différents. Outre la boutique, ils ont tous…quelque chose, quelqu'un. Si jamais le Koneko venait à disparaître, ils leur resteraient toujours un but, une présence.
Moi je n'ai rien.
J'attends simplement que Brad se lasse de moi et me dise gentiment de prendre la porte. J'attends le moment de ma chute, et c'est tout ce qu'il me reste, maintenant que Weiss n'est plus.

Voilà pourquoi je n'aime pas être seul ici.
Voilà pourquoi je n'aime pas être seul en général: la solitude me ramène inexorablement au fait que personne n'a besoin de moi.
Pas même Brad.
Surtout pas Brad.
Je sais très bien qu'il a plus confiance en Schuldich qu'en moi, mais je ne l'en blâme pas. Pourquoi donner de l'importance à quelque chose si elle ne vous sert à rien??

Qui sait…peut être que cette fois…peut être que cette fois, il ne reviendra pas seul.
J'attends le jour où il reviendra avec…quelqu'un, homme ou femme, peu importe. J'attends le jour où il reviendra, et avec son plus beau sourire, me présentera celle ou celui qui a de l'importance. Celle ou celui qui lui est "utile". Celle ou celui sur qui il peut compter, à qui il peut se confier.

J'attends ce jour où il me dira enfin que tous ses voyages d'affaire n'étaient que des excuses pour aller lui rendre visite. Que toutes ces nuits passées sur le rebord de cette fenêtre à penser à lui sans pouvoir dormir n'ont servies à rien. Que toutes ces nuits, il était heureux que je ne sois pas dans son lit.
Je ne suis pas devin c'est un fait.
Mais je sais que ce jour est proche.

Je pourrais partir de mon propre grès, nous rendre service à tous les deux.
Mais même cela, je ne peux m'y résoudre. Même si je sais que je n'ai rien, je veux encore faire semblant…faire semblant jusqu'au dernier moment, croire que je suis utile à quelqu'un, croire que mon existence importe à un autre individu…même si je dois en crever ensuite…

2 h. Cette putain de nuit n'en finira donc jamais?
Il doit rentrer demain…disons plutôt aujourd'hui, vu l'heure.
Il doit arriver dans la matinée. Je sais qu'à peine arrivé, il s'enfermera dans son bureau mais…mais peut-être qu'avec un peu de chance, son voyage se sera bien passé, et qu'il me laissera rester dans son bureau.
Peut être si je reste dans un coin, immobile, il finira par m'oublier, et il me laissera rester…
Parce que même ça je n'y ai pas droit. Schuldich peut entrer et sortir de ce bureau quand bon lui semble. Les autres ex-membres de Schwarz aussi.
Mais pas moi.

Je ne me fais pas d'illusions: je sais bien que ça n'arrivera pas, je sais bien qu'il n'acceptera pas, qu'il ne voudra pas de moi…Parce qu'au fond de moi, je sais que c'est demain…tout à l'heure, qu'il rentrera accompagné.
Je sais que c'est bientôt l'heure de faire mes bagages et de quitter ces lieux à tout jamais, mais je ne veux pas.
Je ne veux pas.
Je sais que je ne vivrai pas sans lui, je sais que personne ne sera là pour m'attendre dehors.
Et je ne veux pas être seul.
Je sais que je n'ai rien, alors pourquoi ai-je peur de perdre quelque chose que je ne possède pas?
Je suis tellement pitoyable que je me dégoûte…Comment peut-il supporter de vivre sous le même toit que moi??

2h30 maintenant.
Aussitôt qu'il sera rentré je devrais partir…
Je peux me tromper, mais je pourrai tout aussi bien avoir raison, pour une fois…

Ce lit…si vide quand il n'est pas là…
Ce fauteuil, où je n'ai pas le droit de m'asseoir, ou personne à part lui n'a le droit de prendre place. Duquel on domine toute la pièce, tout en pouvant jeter un œil à la fenêtre.
C'est probablement la dernière fois que je suis assis ici. C'est probablement la dernière fois que je jette ma cendre par cette fenêtre…

Je n'aime pas sa façon de faire passer le travail avant tout le reste…avant moi.
Je n'aime pas sa manie de toujours se lever tôt…sans moi.
Mais par dessus tout, je hais ces voyages d'affaire: il me manque…


~* The End *~
[Soft: Brad]




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