Soft
Bradley


Chez moi…enfin…
Dire que cette maison me manque est un fait certain: j'aime cet endroit.
Pas depuis très longtemps en vérité.
Lorsque j'y habitais seul…ou avec les autres Schwarz…je n'aimais pas cet endroit…
Trop grand. Trop calme. Trop vide.

Je sais que je suis le seul fautif.
Quand les autres vivaient encore ici, je ne voulais qu'une seule chose: le calme.
J'ai fini par l'obtenir.
Ils ont trouvé un endroit à eux, Nagi de son coté, Schuldich et Farfarello du leur.
C'est à ce moment que je me suis rendu compte à quel point je détestais cet endroit.

Cet appartement bien trop vaste, trop luxueux, trop parfait…trop imprégné de ma présence…
Il n'y avait rien d'eux, pas même une trace infime.
Après leur départ je me suis trouvé nez à nez avec ma propre image, stérile et immobile.

Mon entrée.
Mon salon.
Ma…non. Sa chambre.
C'est son essence que l'on respire ici.
Seigneur il est magnifique quand il dort…

C'est depuis son arrivée ici que j'ai commencé à aimer ces lieux.
C'est depuis cette nuit où je n'ai rien pu faire d'autre que de le regarder dormir, après l'avoir pousser à s'enivrer…

Yohji.
La seule et unique chose qui me pousse à revenir. Le seul être en ce bas monde qui me donne la volonté nécessaire à ne pas me perdre…
Parce que j'aurais cédé à mes visions depuis longtemps, je les aurais laissées me détruire depuis longtemps s'il n'était pas là…
Car oui, c'est possible.
J'ai été témoin de ça une fois à Rosenkreuz.
Une jeune précog. Elle n'avait plus de raison de vivre. Pour la soumettre, Esset avait tué son jeune frère, sa seule famille, sous ses yeux. Par désespoir, elle a fini par se laisser submerger par ses visions…elle en est morte.

Yohji.
A chaque fois que je rentre d'un de ces satanés voyages…je me demande s'il sera encore là…
Le genre de questions particulièrement stupide pour un voyant…sauf que je n'ai jamais de visions de lui…jamais…
J'ignore pourquoi.

Il dort.
Il a l'air si paisible ainsi…on dirait un ange…métaphore des plus communes je le reconnais, mais au combien réaliste quand on parle de lui, malgré tout ce qu'il a pu faire…
…Mais pourquoi est-il roulé en boule dans mon vieux fauteuil au lieu d'être étalé comme le chat qu'il est sur le lit??
J'ai toujours cru qu'il n'aimait pas ce meuble…
En tous cas je ne l'ai jamais vu y prendre place…
J'ai toujours pensé que depuis cette dispute stupide…
Parce que c'est assis dedans, trônant sur la pièce, que j'ai prononcé ces mots…ces choses…que je ne pensais pas, que je ne penserai jamais, mais que j'ai dites quand même…et ce jour là…j'ai cru que je ne le reverrai plus…

Il est parti trois jours.
Je m'en souviens comme si c'était hier.
Trois jours sans nouvelles de lui, sans rien…
Je n'aurais pas bougé, attendant patiemment, en espérant qu'il revienne.
Mais Schuldich en avait décidé autrement et m'a forcé à bouger. Non pas qu'il ait une quelconque autorité sur moi mais il avait des arguments….convaincants…
Je n'ai tout de même pas fait grand-chose.
Simplement prendre une douche et changer de vêtements, alors que cela faisait deux jours déjà que je l'attendais…
Et puis j'ai repris ma place dans ce fauteuil.

Finalement il est revenu.
J'avais préparé minutieusement mes excuses si jamais il revenait, je voulais lui dire à quel point j'étais désolé, à quel point j'avais été stupide…
Mais en le voyant là, immobile sur le pas de la porte…j'ignore pourquoi, mais je n'ai pu dire qu'une seule chose: "Alors, qu'as-tu appris?"
Sa seule réponse après un long silence fut "Rien que je ne sache déjà…"

Qu'a-t-il voulu dire par là, je n'en sais rien…Et très franchement je ne suis pas sûr de vouloir savoir…

Nous n'avons jamais reparlé de cette dispute…
En règle générale, je n'aime pas aborder mes échecs, encore moins ma chute…
Parce que je sais que le jour de son départ, de ma chute, ne va pas tarder…

Je n'en ai eu aucune vision.
Je n'ai eu aucune intuition à ce sujet.
Mais c'est pourtant une évidence: la vie ne peut s'attarder avec la mort, quoique l'on fasse.

Il est vivant.
Il sait comment se faire aimer des autres, il sait comment les intéresser, les captiver…Il sait comment "vivre" tout simplement…
Moi…Moi je suis mort.
Je n'intéresse pas les autres. Je ne sais pas leur parler. Je ne suis pas quelqu'un d'intéressant.
Je ne sais parler de rien.
Je ne connais personne.
Les rares individus que je connais se passeraient aisément de moi, lui…il est indispensable…

Je ne comprends pas pourquoi il reste.
Il pourrait avoir n'importe qui…
Schuldich, s'il n'y avait pas déjà Farfarello.
Fujimiya, s'il prenait la peine de voir.
Même Hidaka s'il le voulait…
Alors pourquoi.
Pourquoi reste-t-il ici?
Il a une vie, lui.
Il sort, il est occupé, il a des projets, j'en suis sûr…
Moi je n'ai rien de tout cela.
Je n'ai que mon travail et encore…
Toutes mes journées se suivent et se ressemblent, sans jamais rien de nouveau, sans le moindre changement…

Lui est jeune, il a l'avenir devant lui!!
Et contrairement à ce que beaucoup semblent croire, il est très intelligent…il pourrait faire de grandes choses s'il s'en donnait la peine…
C'est pour cette raison qu'il ne devrait pas être là, à dormir ainsi dans ce fauteuil.
Parce qu'il n'est pas comme moi.
Il n'est pas qu'un simple gratte papier sans aucun avenir.
J'admets que je suis très bien payé mais…je ne sais rien faire d'autre.

Je savoure chaque jour le bien-être qu'il m'apporte, comme si c'était la dernière fois…
Je m'efforce de comprendre pourquoi il reste avec moi, alors que je ne lui apporte rien…
Je sais que quoiqu'il se passe, je peux le lui dire, le lui confier…
Mais je ne le fais pas.
Parce que je sais que lui ne le fera jamais.
Parce que je sais aussi qu'il aurait raison, parce que je ne lui serais utile en rien.
Je n'ai jamais été utile à qui que se soit, pas même à mes parents, alors pourquoi à lui?
Je n'ai rien à lui offrir.
Strictement rien.
Pas le moindre réconfort, pas le moindre soutient…

Je n'ai rien à lui donner.
A part l'amour que je lui porte, je ne peux rien lui offrir, et même pour cela…
Même pour quelque chose d'aussi simple j'ai besoin qu'il me guide…
Parce qu'en plus d'être inutile, je suis un lâche, doublé d'un imbécile, incapable d'exprimer ce qu'il ressent…

Demandez-moi de courir à ma perte, peu m'importe. Au contraire, j'aime tenter la chance et le destin…
Mais demandez-moi de faire preuve de courage face à ce que je ressens et…
J'aimerai tant être quelqu'un d'autre.
Je voudrais avoir le courage nécessaire pour lui montrer ce que je ressens autrement que par quelques mots prononcés de temps en temps…
Je voudrais vaincre ma peur et lui demander si je lui manque…s'il lui arrive de penser à moi comme je pense à lui en m'endormant quand je suis absent…
Je voudrais lui dire que s'il me dit ce qu'il ressent, je ne le regarderai pas de haut, je ne lui dirai pas que ce n'est qu'une faiblesse…parce que s'il est encore ici, c'est qu'il ressent quelque chose pour moi…du moins…je l'espère…

Tant de choses que je voudrai dire…tant de choses que j'aimerai savoir…
Mais je me tais.
Il me donne déjà tellement, que je ne suis pas en droit de demander quoique se soit, alors je préfère garder le silence…
Plutôt que d'être maladroit, je préfère ne rien faire.
C'est lâche, mais c'est aussi plus simple.

Je ne lui demande rien, jamais.
Je voudrais juste pouvoir lui rendre un peu de tout ce qu'il me donne…
J'essaie simplement de lui faire plaisir, de le rendre heureux.
Le faire sourire est toujours pour moi une grande réussite: je me dis que peut être, j'ai fait quelque chose qui l'a touché, qui lui a fait plaisir…

Je sais à quel point je suis pathétique, mais je n'y peux rien…
Rien de ce que j'ai pu faire n'a jamais eu d'importance pour personne alors si seulement…si seulement…
Si seulement quelque chose que j'ai pu faire pouvait en avoir pour lui…
Si pour une fois quelqu'un me disait que ce que j'ai fait en valait la peine…
Je voudrais simplement être utile à quelqu'un, pour une fois…
Juste…ne pas avoir l'impression que ce qui me semblait important n'avait en réalité aucun intérêt…
Simplement ne plus avoir l'impression d'être si loin des autres que vous n'existez même plus…

Qui aurait pu croire qu'un jour un homme comme Bradley Crawford penserait ce genre de choses?
Qui aurait pu croire que celui qui a renversé les trois anciens à la tête d'Esset, qui a failli faire basculer le monde dans le chaos tomberait aussi bas?
Personne probablement.
Et personne ne le saura jamais.
Parce que même le jour où celui qui fait que je suis encore un être humain me laissera, je ne laisserai rien voir.
Parce que quoi qu'il arrive, je me dois de conserver cette façade, même si cela doit me tuer ensuite.

A force de vouloir toujours paraître, à toujours vouloir être rationnel et objectif, j'ai fini par me perdre…
Je croyais qu'il m'aiderait à me retrouver mais…redevenir ce que j'aurai pu être me fait peur, parce que s'il me laisse ensuite, comment survivrai-je?
Et nous y voilà une fois de plus. En bon assassin que je suis, je ne peux m'empêcher de tout planifier, de tout envisager pour assurer ma survie.
Certains réflexes ne vous quittent jamais dirait-on…

Mais qui sait…peut être l'erreur a-t-elle été commise avant, bien avant que je ne l'invite à vivre ici, avant notre première nuit ensemble, avant même cette nuit où je l'ai regardé dormir et où j'ai jugé bon de me laisser gagner par le sommeil à mon tour juste avant qu'il ne se réveille, pour ne pas avoir à lui expliquer que rien ne c'était passé…
Peut être n'aurais-je jamais dû écouter Schuldich, et rester enfermé dans mon bureau ce soir là…
Quoiqu'il en soit maintenant il est trop tard pour savoir…

Une erreur…si ce télépathe stupide qui m'a servi de collègue l'entendait il me tuerait probablement….en tous cas j'en serai quitte pour une bonne migraine.
Et il n'aurait pas tout à fait tort: si Yohji est une erreur, alors il est la plus belle que j'ai pu commettre assurément…

Yohji…
Tout revient toujours à lui, quoique je fasse….à croire qu'il s'est infiltré partout: dans mon lit, ma maison, et même dans les moindres recoins de mon esprit…
Non que je m'en plaigne.
Si ma vie m'allait telle qu'elle était avant lui…c'est parce que j'ignorais tout ce que je perdais…mais maintenant…maintenant je ferai tout pour le garder à mes cotés, aussi égoïste que cela puisse paraître…
Pour que je le laisse il faudrait qu'il parte, et je doute qu'il reste encore très longtemps ici…

Je crois…je crois qu'il me serait impossible de survivre sans sa présence, en tous cas plus maintenant.
Et tout comme à chaque fois que je dois partir pour quelques jours en voyage d'affaire le laisser me fait plus mal que n'importe quelle torture, le revoir est à chaque fois un soulagement sans égal.
Parce qu'avec lui je n'ai pas à jouer de rôle. Parce qu'avec lui je n'ai pas à être quelqu'un d'autre…
Parce que quand il est avec moi je n'ai à me soucier de rien d'autre que lui…

J'ai encore tout un tas de paperasse qui m'attend sur mon bureau…
Mais les paperasses, elles, n'ont pas l'air d'un ange quand elles reposent sur mon bureau…
Elles n'ont pas une peau si douce…des lèvres si tendres….
Et ça fait une éternité que je ne l'ai pas regardé dormir…

"- …tu m'as manqué…


~* The End *~
[Soft: Schuldich]



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